... elle porte toute la terre du Sahel sur le bout de la langue.
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"Nous avons obtempéré, nous circulons... sans rien voir"
Un si grand mensonge pour un si petit corps.
Le cri des statues, l’appel des sirènes, le chahut des amants monuments, l’aboiement des caravanes, le grondement de là-bas, le silence d’ici, le murmure du large, la plainte des frères, le chuchotement des tissus, la prière des corps, la rumeur du monde, le vacarme du ciel, le bruissement des anges, le soupir des arbres, le bavardage des hommes et les baisers de Judas. Quelque part, un bateau coule et l’orchestre continue à jouer.
- Je la voulais pas, moi, cette môme. Je désirais sa mère. Faut pas confondre. Quand elle m’a annoncé d’un coup qu’elle ne prenait pas la pilule, j’étais déjà plus l’humble serviteur de la demoiselle. En bon guerrier, j’avais déjà lancé mes troupes. J’avais quitté le temple, j’étais dans la taverne.
9 mois plus tard, Alice était née. Jeff avait déjà quitté la mère d’Alice pour une plus belle.
- Alice, Nora, Nora, Alice, voilà, avait dit Jeff, les présentations sont faites.
Je sentais que « Enchantée de faire ta connaissance » allait sonner faux, alors je me suis tue. Elle me toisait. Je ne me privais pas non plus. Elle avait un nombre incroyable de tâches de rousseur et des traits taillés à la hache. Elle ne me plaisait pas. C’était étrange. Elle ressemblait à Jeff de manière insolente, mais elle ne me plaisait pas. Elle n'était à mes yeux que la mauvaise odeur de Jeff.
Un rapide calcul m’avait traversé l’esprit. Mon potentiel séduction ne serait pas proportionnel au capital sympathie de la môme. Les présentations avaient été suffisamment limpides. Et d’ailleurs, je ne comprenais pas ce qu’elle foutait là. C’était notre deuxième rancart. J’aime les surprises, mais il ne faut pas pousser.
Jeff savait que le coup n’était pas assuré. Il s’était senti obligé d’ajouter, à voix à peine basse : « j’ai pensé un moment que ça me ferait tellement chier de ne rien avoir décidé, que j’allais buter la mère, la môme, et que je me réserverais la dernière balle ». Mais il faut être drôlement courageux pour voir la mort et puis mourir. Jeff n’avait pas ce genre de courage-là. Jeff, ça ne le dérange pas d’en prendre sur la gueule quand il tombe sur plus irascible que lui, mais de là à tuer... Alors il gardait la môme un week-end sur deux.
Ca ne m’emballait pas. Jeff avait capté qu’il me fallait plus qu’un hasard de calendrier pour accepter l’idée de passer l’après-midi avec sa progéniture. Ma gamme de sentiments est plutôt restreinte. Il l’avait compris. Il avait tenté une approche plus argumentée en me racontant un truc que Martina Navratilova aurait dit. Je croyais rêver. Il se fout de ma gueule ou quoi ?
- Tu vois les oeufs au bacon ?
- Oui, Jeff, une omelette au lard, quoi ?
- OK, ça marche aussi, dit Jeff, et bien, dans l’omelette au lard, la poule est impliquée, le cochon est commis d’office...
"(...) Nos corps sont couverts de pustules, nous n’avons plus de cheveux, et nos
lèvres à bec-de-lièvre s’ouvrent sur des bouches édentées. (…) A force de marcher, la plante de nos pieds est devenue aussi dure qu’une semelle de bois. A force de subir les frimas nos peaux
percluses, trouées, boursouflées de furoncles, sont insensibles aux variations de température. Nos sexes gonflés pendouillent comme des cloches
entre nos cuisses, et nos femmes ont des seins ballonnés et des sexes gluants, elles frémissent des désirs inassouvis de leur vie antérieure dans le royaume des Mêmes. Pourtant nous sommes des
humains, non des mutants, c’est-à-dire que notre être porte en lui, l’essence de l’être, une âme pareille à un caillou infracassable, un noyau de
nuit.
C’est pour protéger, sauvegarder ce trésor invisible que
nous sommes entrés dans ce monde, sautant dans le cadre, quittant l’univers des corps glauques pour connaître celui des corps charnus, seul moyen de sauver notre trésor."
Les peintres de l'agonie, Guy Denis